Détectives Sauvages : Wendy Delorme et le Parlement de l’Eau
Où il est question d'identités fluides, de l'écriture comme méditation, et du démon "A quoi bon?"
Chaque mois, je vous propose désormais un grand entretien avec un.e détective sauvage1 : Un.e écrivain.e nous parle de son rapport à la création, de la vérité qui nous échappe et de celle qui nous poursuit, et de sa façon de mener l’enquête.
Wendy Delorme, partie sur les traces d’une rivière disparue, est l’invitée de ce premier épisode. Aussi envoûtant qu’addictif, questionnant l’exploitation des (res)sources naturelles autant que la définition rigide et binaire de notre identité, Le Parlement de l’Eau paraît le 3 septembre aux éditions Cambourakis. Après Viendra le temps du feu et Le chant de la rivière, c’est le huitième roman d’une écrivaine hors normes, qui est aussi chercheuse en sciences de l’information et de la communication.
“La littérature est mon seul endroit de totale liberté”
IS : Ton dernier roman, Le Parlement de l’Eau, fait partie des livres très attendus de cette rentrée littéraire. Il met en scène une narratrice, Esprit, possédée par des entités aquatiques – Mer, Fleuve, Torrent, Marais.. je ne les cite pas toutes – qui utilisent sa plume pour imaginer l’avenir. Peux-tu me dire comment t’est venue cette idée ? Comment et pourquoi ce sujet s’est-il imposé à toi ?
WD : Ecrire sur l’eau était une évidence, c’est le grand sujet qui va nous impacter, il nous impacte déjà toutes et tous. Sans eau, il n’y a pas de vie. C’est aussi simple et aussi terrible que ça : nous avons détruit le cycle de l’eau. Je me sens moins impuissante lorsque j’écris. Je savais donc que j’allais écrire un livre sur l’eau, sur ce que l’humain a fait au cycle de l’eau. Mais je voulais aussi écrire sur l’amour et sur nos luttes pour un autre monde. Je savais que ce serait un roman. J’ai aussitôt commencé à me documenter. Je me suis rendue à la librairie de Die où j’étais partie une semaine, à l’hiver 2024, et j’ai demandé à mon amie libraire ce qu’elle avait comme ouvrages sur l’eau, essais ou romans. Elle m’a mis entre les mains l’essai d’Anne Le Strat (L’eau, état d’urgence) et puis le roman de Sigolène Vinson (La palourde). Je procède souvent ainsi quand une thématique m’habite : lire tout ce que je trouve sur le sujet : essais, fictions, archives, rapports scientifiques… Même pour un roman. Surtout pour un roman, en fait. Car le roman est aussi un partage de savoirs, en plus d’être une œuvre de création.
IS : Le Parlement de l’Eau nous transmet effectivement un savoir essentiel sur le cycle de l’eau, sur le Rhône et la Rize, pour ne citer que quelques-unes de tes entités aquatiques. En même temps, l’histoire est totalement addictive. Comment es-tu parvenue à cet équilibre ?
WD : Pour ce roman-là, j’ai réussi une chose à laquelle j’avais toujours aspiré : faire travailler ensemble mon cerveau de chercheuse (méticuleux, qui recoupe ses sources, qui fouille des archives, qui enquête, qui construit une méthode, une bibliographie) et mon cerveau de romancière (qui se laisse emporter par des formes lyriques, qui se laisse habiter, qui suit le flot, les vagues, les sensations). C’est en commençant à lire l’essai d’Anne Le Strat qu’il s’est passé quelque chose d’assez fou : le premier dialogue entre les entités aquatiques est venu à moi spontanément. C’est le dialogue d’ouverture entre Mer, Marais, Fleuve, Etang, etc. Je l’ai littéralement écrit sur la page de garde et les marges du livre que j’étais en train de lire. Et puis j’ai continué, continué, au fil des livres que j’ai lus. Cette année-là, je n’ai lu que des livres sur l’eau, les luttes sociales et l’amour (j’ai mis la bibliographie à la fin). Les entités aquatiques sont venues m’habiter durant une lecture, donc. Je crois qu’elles ne sont pas venues par hasard : je venais de terminer de lire quelques semaines plus tôt le magnifique Medusa dont tu m’avais confié le manuscrit encore inédit… et je pense a posteriori que les dialogues entre la Muse et l’autrice, dans Medusa, ont déclenché quelque chose. La capacité à assumer dans la narration même le fait d’être habitée, oser raconter ce dialogue entre différentes parts de soi qu’est l’alchimie de la création… c’est ce que m’a permis ta belle Medusa.
IS : Le Parlement de l’Eau s’inscrit dans la lignée de tes romans précédents. Comme dans Le chant de la rivière ou Viendra le temps du feu, il met en scène des personnages qui contestent un ordre injuste. Mais ce livre marque aussi un tournant dans ton travail littéraire en raison de sa construction. Trois récits s’enchâssent : l’histoire d’Esprit, l’histoire que lui dictent les Entités, et le dialogue des Entités entre elles. On sent quelque chose de jubilatoire et d’organique dans cette construction qui rappelle des romans comme 2666 ou La plus secrète mémoire des hommes. Comment as-tu conçu cette structure ? S’est-elle imposée naturellement ?
WD : La structure s’est imposée toute seule, et c’était nouveau pour moi, passer d’un fil narratif à l’autre dans la même page. J’ai d’abord craint d’être la seule à m’y retrouver et puis j’ai fait lire les quarante premières pages à des proches, dont mon éditrice, qui m’ont dit que c’était fluide, qu’on ne s’y perdait pas. Du moment où Isabelle Cambourakis m’a dit qu’elle me soutenait sur ce projet un peu fou, j’ai pu me laisser emporter par l’histoire sur près de 450 pages, sans jamais me perdre, même si je ne savais pas encore exactement quel serait le dénouement de chaque fil narratif.
IS : Et pendant ce temps, tu arpentais ta région pour retrouver la source d’un ruisseau disparu.
W D : L’écriture du Parlement de l’Eau est indissociable de ces explorations que j’ai faites à pied et à vélo, au nord-est de Lyon, dans le parc « naturel » où se déroule le récit, pour retrouver la source de la Rize. Ce ruisseau disparu relie les trois fils narratifs. Car les trois fils narratifs ont en commun la recherche d’une source introuvable, celle d’un ruisseau enfoui par les humains au fil de l’urbanisation et de l’industrialisation de la métropole où j’habite. C’était jubilatoire, cette structure de trois flux qui se tissent, littéralement, au fil de l’eau. Je me suis permis cette très grande liberté justement parce qu’en littérature, tout est possible. Je crois que la littérature est mon seul endroit de totale liberté.

“L’acte même d’écrire, la coordination œil-main-cerveau, opère quelque chose de l’ordre de la méditation.”
IS : Ce qui est très fort dans ton livre, c’est qu’il nous fait éprouver que notre identité est exactement comme un cours d’eau. Quelque chose de fluide et d’ondoyant. La construction y est pour beaucoup, tu nous fais passer d’un plan de réalité à l’autre. Les personnages semblent exister dans différents plans, comme Clavel Réel et Clavel fiction, l’enfant de la Terre et l’enfant de l’Eau, ou même Naïa-Révolution. Est-ce que tu crois que notre identité est plus fluide que solide ?
WD : A la fin du roman (je spoile un peu) les entités narratrices (Fleuve, Mer, Océan, Marais, etc.) disent que les humains ne perçoivent qu’un seul pan de ce qu’ils appellent « le réel ». On comprend alors que le réel, pour un cours d’eau, ce n’est pas la même chose que pour un humain. Et de fait, le temps qu’on a séquencé en secondes, minutes, heures, journées, semaines, mois, années et siècles, fait sens pour l’échelle humaine seulement. Tout le roman part du principe que le vivant est affecté par la perspective anthropocentrée des cultures capitalistes. Et les entités aquatiques dans le roman en ont marre des humains, dont le système de pensée est limité, binaire : homme/femme, culture/nature… Je crois que ce système de pensée est précisément ce qui sépare, mutile, rabote, enferme, tue.
J’ai donc imaginé une strate de narration décalée du réel tel que le perçoit ma protagoniste humaine. C’est une strate dans laquelle chaque être du monde réel aurait son avatar, une version romancée de son être. Cette strate est une fiction d’anticipation et elle est la plus réaliste possible. Mais elle est aussi pleine d’espoir et de poésie, car c’est la fiction, que je considère comme une forme de réalité potentielle, qui me donne l’élan de vie et de création.
IS : Je vais maintenant aborder les questions relatives à tes habitudes de création. Est-ce que tu as un moment préféré pour écrire ? Un rituel particulier ?
WD : Ça peut venir n’importe quand, l’écriture. Une phrase se met à chanter dans mon oreille – je n’en ai qu’une, qui entend, l’autre est sourde de naissance – et comme cette phrase prend toute la place dans mon oreille il faut que je l’écrive, alors j’ouvre mon cahier ou mon ordinateur, et puis vient la phrase suivante, etc. Parfois ça me tient une nuit entière. Parfois juste quinze minutes entre deux obligations de travail, ou même entre deux tâches domestiques. Un des textes que je préfère lire en public, une nouvelle que j’ai écrite sur l’amour et qui est drôle, m’est venue tandis que je faisais cuire des coquillettes pour mes enfants. Les phrases les plus lyriques du roman Viendra le temps du feu, c’est-à-dire les phrases du personnage de Raphaël (« Disséminer le feu. Tout brûler. Un par un, les grands édifices du pouvoir… ») me sont venues lorsque je nageais, à un rythme régulier, dans une piscine. Les dialogues d’ouverture du Parlement de l’eau me sont venus alors que je lisais un essai, le soir, après dîner. Il n’y a pas de moment ou de rituel régulier pour l’écriture. La seule chose que je fais régulièrement c’est écrire chaque matin 3 pages dans mon cahier (mais ce ne sont pas des pages de roman, ce sont des pages de journal intime) et encore, je ne prends pas le temps tous les matins. Mais ces trois pages matinales sont utiles pour me permettre de saisir ce que je ressens vis-à-vis de telle ou telle situation liée à ma vie personnelle ou à l’état du monde. Ça me permet d’« écumer » mon cerveau. Pour y voir plus clair. Mes sentiments profonds et les pensées qui y sont liées prennent forment dans cet acte des trois pages du matin. J’ai vu que ça s’appelle du journaling maintenant, dans la grande entreprise de capitalisation et d’optimisation de la force productive des corps et des esprits. Mais on n’a pas besoin de coach ni de technique de développement personnel pour prendre un cahier, écrire trois pages de ce qui vient, sans but autre que dérouler à l’écrit ce qui occupe notre cerveau. Et ça peut être des choses très triviales et a priori inintéressantes. Mais l’acte même d’écrire, la coordination œil-main-cerveau opère quelque chose de l’ordre de la méditation. J’en suis convaincue.
IS : Tu parles de méditation. Tu dirais que l’écriture est une sorte de pratique spirituelle ou existentielle ?
WD : Oui. Pour moi ça l’est. Comme lorsque toi, tu parles de transe d’écriture, je comprends ce que tu dis. Je le vis comme une autre strate de réalité, un autre endroit. Un lieu où quelque chose frémit, bout, danse, prend forme. Mais c’est aussi énormément de travail, tu le sais comme moi. Enormément. Il y a le moment de création où le premier jet de telle partie du texte vient, c’est la joie pure, et puis il y a les heures et les heures, les nuits entières parfois, de retravail, de relecture, de structuration du récit. L’on passe et repasse le texte au tamis, de plus en plus fin, on doute, on fait lire à des proches, on s’appelle toi et moi, on cherche des solutions de structure narrative, on partage nos errances et puis on s’y remet. C’est tellement, tellement de travail. Pour une heure de transe, tu as dix heures de travail derrière. Et le travail de l’éditeur/éditrice du texte, des correcteurs/correctrices, un travail si patient. C’est un travail d’artisanat, encore. Je vois la littérature comme de l’artisanat. Mais je trouve la joie aussi, dans ce travail patient et artisanal. J’aime l’hyper-concentration qu’il requiert. J’aime la sensation du roman en train de se faire. C’est exaltant, ces heures et ces heures minutieuses sur un long texte.
IS : Tu évoques dans le roman la crise de « à quoi bon ? » qui frappe Esprit en pleine écriture. Je crois que toustes les écrivain.es connaissent ce démon. Comment fais-tu, toi, pour surmonter une attaque de « à quoi bon » ?
WD : J’attends. Ce sont des temps de jachère, de latence nécessaire. Ça peut durer quelques jours ou quelques années. C’est dur parfois, on se sent quitté par sa muse. Mais elle reviendra. Il faut laisser l’imaginaire se faire, germer, sous la terre, tout doucement. Faire confiance. Ça reviendra. Maintenant, je le sais.
IS : Comment tu vis l’entre-deux livres, le moment – s’il existe parce que tu fais plutôt partie des écrivaines prolifiques – où tu as terminé un roman mais pas encore l’idée du suivant ? Plutôt comme des vacances ou plutôt comme l’enfer ?
WD : La période la plus anxiogène c’est celle que je vis en ce moment, juste avant la parution, quand j’attends de savoir comment un roman va être reçu. Il y a tellement de moi dans Le parlement de l’eau, tellement de nuits blanches d’écriture, d’heures patientes à fouiller des archives municipales, d’explorations exaltées à pied et à vélo dans les lits secs de ruisseaux en amont de ma ville, tellement d’amour aussi, pour les œuvres que j’ai lues qui ont nourri ce roman, pour les personnes qui ont inspiré les personnages (parmi lesquels mes propres enfants), que j’appréhende très fort la sortie. Mais tu connais ça. Cette période où tu dis au revoir au texte manuscrit, où tu sais que tu ne peux plus y toucher. C’est comme dire aurevoir à notre compagnon de route le plus intime et l’envoyer vers l’inconnu. Je sais déjà quel sera le prochain texte, mais avant de me mettre corps et âme dedans complètement, je me laisse habiter encore par les sensations que m’a donné celui-ci. Excitation, joie, exaltation même. Ce sont les émotions que j’ai le plus ressenties et l’écrivant. Chaque roman a sa tonalité. Son émotion principale. Pour Viendra le temps du feu c’était une forme de désespoir lyrique. Pour Le chant de la rivière c’était la tendresse. Pour Le parlement de l’eau c’était la joie et l’exaltation.
Si vous aimez les détectives sauvages et cet entretien, n’hésitez pas à faire circuler cette lettre, conçue avec passion et sans IA.
Et n’hésitez surtout pas à me dire en commentaires ou par message quel.le détective sauvage vous rêveriez d’entendre une prochaine fois (vos vœux sont peut-être déjà sur ma liste, qui sait ;-)
A bientôt,
Isabelle
Oui, oui je suis une adoratrice de Roberto Bolaño.



Tellement hâte de lire ce texte. Merci pour cet entretien passionnant
Merci pour cet entretien, je n'ai pas encore eu l'occasion de lire du Wendy Delorme il me tarde plus que jamais.
Comme détective sauvage j'aimerai entendre Hélène Frappat pour son dernier roman Nerona ;-)