Optimisme tragique, optimisme pratique
Me voici de retour ici après six mois d’absence, mais c’était pour la bonne cause, l’écriture d’un roman et d’un recueil de poèmes, et la préparation d’un atelier d’écriture rien que pour vous..
Durant les six derniers mois, j’ai rechargé les batteries de mon cerveau introverti. Une sorte de retraite en silence ou presque - j’ai dû être moine dans une autre vie - interrompue par de longues conversations avec mes ami.es de cœur. Je suis même rentrée à Paris exprès pour poser une question existentielle au génial Juliet Drouar. La question était la suivante :
Crois-tu que le mal soit une simple privatio boni, c’est-à-dire un problème d’ignorance, de manque de perspective, de défaut de vision, bref une absence de bien – ou le mal a-t-il une existence propre, qui ne se définit pas tant par un manque de lumière que par une volonté de nuire totalement autonome et infrangible? (Oui, c’est le genre de question que j’aime poser à mes ami.es, surtout quand on ne s’est pas vus depuis longtemps.)
J’ai longtemps penché pour la première option, envisageant le mal comme ignorance, comme accumulation de matière opaque avec l’espoir qu’il suffise de gratter suffisamment, de remonter à la source, pour que le bien finisse par briller de tout son éclat. Peut-être était ce une forme d’innocence.
A l’heure où les héritiers d’immenses fortunes semblent œuvrer pour un retour à la féodalité – se rêvant en seigneurs dont nous serions les serfs cultivant gratuitement leurs terres numériques, lisant ce qu’ils nous laissent lire, pensant ce qu’ils nous laissent penser, regardant ce qu’ils nous laissent voir, vivant ce qu’ils nous laissent vivre – je ne suis plus aussi certaine que le mal soit uniquement une vérité relative. C’est précisément pour cette raison que je crois en l’optimisme comme pratique spirituelle, existentielle, à l’optimisme comme entraînement. Pour vous écrire cette lettre, je me suis demandé ce que ce mot – optimisme – voulait dire pour moi. Je ne crois pas que toutes les histoires finissent bien, je ne crois pas que la pensée positive évite de tomber malade. Je crois difficile (impossible) d’échapper à l’injustice, encore plus difficile (impossible) d’échapper au chaos. Mais cela n’empêche pas de pratiquer l’optimisme, parce que l’optimisme n’est pas la négation de ce qui nous tombe dessus (ça, ça s’appelle le déni). Viktor Frankl[1], le père de l’analyste existentielle, croyait en un optimisme tragique qu’il associait à la faculté de faire preuve d’intégrité lorsque les épreuves surviennent – tout en sachant que la souffrance, l’erreur, la culpabilité, sont nos inévitables compagnes de route.
Curieusement (ou pas), Starhawk[2] développe dans ses livres une vision presque analogue, inspirée par ses années d’activisme. Elle y envisage l’optimisme comme une forme de résistance nécessaire. Car céder au pessimisme ne signifie pas accepter stoïquement son destin, mais accepter les termes d’un contrat, les limitations, les conditionnements imposés par d’autres – et le sentiment d’impuissance qui va avec. Autrement dit l’optimisme est un choix, quotidien, renouvelé, et c’est aussi un entraînement. Comme tous les entraînements, il n’est pas facile tous les jours.
En ce vingt-et-unième connecté et numérique, pratiquer l’optimisme est d’abord une question d’attention : être attentif aux signes de résistance, à ce qui ouvre de nouveaux possibles, à ce qui nous fait souvenir que d’autres façons d’envisager un problème existent ou ont existé. L’optimisme me semble moins lié à la capacité de voir « le verre à moitié plein », comme disaient nos grand-mères, qu’à la capacité de décider sur quel détail, quelle couleur, quelle variation de lumière concentrer notre attention. L’optimisme, c’est l’agentivité de l’attention, c’est croire en cette agentivité – et la développer par tous les moyens.
Tout ce à quoi nous consacrons notre attention grandit. Ceux qui espèrent la coloniser le savent parfaitement.
Avant que je vous dise ce qui nourrit mon optimisme en ce moment – et donc ma résistance à la féodalité ambiante – vous vous demandez sans doute ce que pense Juliet Drouar de la question du mal : Privation de bien ou vérité absolue ? Pour Juliet, le pourquoi (la nature du mal) et le comment (comment il se transmet) sont liés. C’est d’ailleurs l’un des enjeux de son dernier livre Trauma. Pour résumer à (très) gros trait sa pensée, le mal se transmet presque toujours par la violence. Comment ne pas transmettre, comment ne pas répéter ? telle est la question. C’est l’une des grandes forces du livre de nous faire comprendre comment transformation personnelle et transformation collective, voire institutionnelle, ne cessent de s’entrelacer. C’est pour cette raison que Trauma rend optimiste au sens de Starhawk et de Frankl, parce qu’il nous fait entrevoir que la lutte entre le bien et le mal, ce ne sont pas seulement des légendes où des humain.es descendent aux enfers mais des choses aussi quotidiennes que poser des limites, dire non, ne pas répéter ce qui nous a fait souffrir. Il y a un aspect existentiel dans nos épreuves intimes, lorsque nous tentons d’échapper à la répétition nous opérons en réalité à ce niveau fondamental qui est la chair des mythes, c’est pour ça que c’est difficile, c’est pour ça que c’est important - en prendre conscience donne de la force.
On peut aussi nourrir son optimisme tragique en riant. Ils sont rares, les livres capables de vous donner le fou rire – et de vous faire pleurer cent pages plus tard. Ce sont des sortes de tornades littéraires. Le dernier roman qui m’avait fait cet effet, c’était Hexes d’Agnieszka Szpila. Je dis la vérité de Louise Morel est de cette espèce-là. Le livre met en scène une France dystopique dirigée par Christian-Emmanuel Macrusk. Et voilà que dans ce monde rigide comme une ligne de code, une jeune fille, Marie, affirme être enceinte d’un enfant divin. Qui la croira ? Qui ne la croira pas ? Je dis la vérité tient à la fois du Pouvoir de Naomi Alderman et d’un roman de Philip K Dick. Il peut se lire comme une parabole sur la nature révolutionnaire de la vérité – mais c’est une parabole où on rit aussi. Surtout dans la deuxième partie, où l’IA censée gérer le pays, dite l’Algorithme, se met tout d’un coup à dérailler, demande à être genrée au féminin et génère des dialogues imprévus.
En parlant d’IA - transition brutale - je vous rappelle que c’est par ici pour interdire aux IA de vous entraîner sur vos textes publiés, via le site de la SGDL et la plateforme Hugo. Oui, la mise à disposition d’un service pour faire valoir son droit d’opt-out, ça nourrit mon optimisme pratique. (C’est gratuit, et pas besoin d’être membre de la SGDL pour ça, il faut juste créer un compte sur Hugo).
Une question pour finir: Je prépare une nouvelle formule d’atelier d’écriture en petit comité (10 ou 12 personnes maximum) qui proposera plusieurs sessions d’écriture sur un mois pour prendre du temps ensemble et approfondir votre pratique. Est-ce que ça vous dit? Ou est-ce que vous préférez les formules plus ponctuelles (1 atelier sur 2h par exemple)? Ou les deux vous intéressent? N’hésitez pas à me le dire en commentaires ou à m’écrire sur isabellesorenteateliers@gmail.com.
Allez, je repasse en mode moine et replonge dans mon roman, envoyez moi votre optimisme pour ces derniers jours d’avril et on se retrouve en mai!
A bientôt,
Isabelle
[1] Viktor Frankl est notamment l’auteur de Man’s search for a meaning, en français Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, livre dans lequel il relate son expérience des camps. Sa pratique de la thérapie est basée sur l’importance de la dimension spirituelle de l’existence.
[2] Philosophe, sorcière, activiste écoféministe, l’immense Starhawk est notamment l’autrice de Rêver l’obscur et de Chroniques altermondialistes, tisser la toile du soulèvement global, parus aux éditions Cambourakis.






Merci beaucoup pour ces réflexions.
Cela me fait penser à Gramsci et sa phrase "Il faut allier le pessimisme de la raison à l'optimisme de la volonté".
(Et j'adore lire que tu as été 6 mois "absente" de Substrack. Je suis personnellement incapable de "suivre" régulièrement et intégralement les newsletters auxquelles je suis abonnée, cela devient toujours "trop" : trop à lire, puis trop à penser, j'ai l'impression que ce n'est pas mon rythme de vie. Alors j'aime que des auteurices ne se sentent pas obligées de tenir un rythme (1x/semaine, /mois, etc..).
Merci.
Merci Isabelle pour tes mots. Ça me manquait. J’adore ce genre de question fondamentale et deep. Comme ça direct. C’est le coeur de beaucoup de réflexions.
Comment allumer La prise de conscience ? Merci pour ces pistes et les livres qui nous donnent la force. À très vite.
Je suis intéressée par tes ateliers avec une préf pour la formule ponctuelle. 2h. 🌷