Un vœu et une consigne d'écriture
Cet été j'ai fait un vœu: désormais je dirai la vérité. Il m'a inspiré une consigne d'écriture que vous trouverez à la fin de cette lettre.
Au départ, j’ai fait ce vœu parce que je n’avais pas envie de me rendre à un dîner. Il était prévu le lendemain et j’étais fatiguée. Je me suis emparée de mon téléphone pour m’excuser auprès des amis qui l’organisaient. Bonjour, j’espère que vous allez bien. C’est en tapant les mots, Je suis un peu malade, que j’ai senti un non violent, irréductible, un non muet mais parfaitement audible qui m’a arrêtée net. Cette excuse, Je suis un peu malade, combien de fois l’as-tu donnée dans le même genre de circonstances ? Combien de fois l’as-tu donnée pour ne pas blesser (crois-tu) comme une marque de respect envers l’ami que finalement tu ne verras pas ? Je suis malade, sous-entendu sinon bien sûr que je viendrais, sous-entendu ne sois pas en colère, ne m’en veux pas, ne me rejette pas pour toujours parce que je te déçois une fois. Mais ce soir-là, j’étais seule et quand je suis seule, la part la plus secrète de moi-même, la plus intraitable, la plus folle aussi, a tendance à s’exprimer. Non, elle a dit. Ras-le-bol de ce pathos. Pas question d’écrire ça. Pas question de mentir.
Et maintenant, fais un vœu.
Evidemment mes amis, qui sont de vrais amis, ont très bien compris. C’est d’ailleurs aux gens qui nous aiment, à ceux qui nous respectent, qu’on arrive à dire non (puisque telle était la vérité dite ce soir-là, non). Il est moins facile d’annuler un rendez-vous avec des gens qui pratiquent le reproche, l’intimidation ou la culpabilisation, ou avec qui existe une asymétrie de pouvoir. C’est comme ça qu’on en arrive à ces situations paradoxales où les gens que nous voyons le plus souvent sont ceux avec qui nous nous sentons le moins à l’aise – alors que nous délaissons par épuisement ceux qui nous comprennent intimement. Dire les mots justes permet d’avoir une vision claire de la situation. Dire la vérité est donc une forme de pouvoir, que certaines personnes ou certaines relations ne nous permettent pas de prendre. Le pouvoir ne tient pas tant à la vérité qui est dite (je suis fatiguée) qu’à la demande de clarification implicite qu’elle contient, clarification de la nature de la relation qui nous unit à l’autre : notre relation est-elle bienveillante, amicale, autoritaire, asymétrique, économique, teintée d’intérêts divers, un mélange de tout ça ? Dire les mots justes, ce n’est pas seulement affirmer. C’est toujours poser une question. C’est toujours inviter à la clarté : « Où en sommes-nous ? Dis-moi. » On ment parce qu’on a peur de la réponse ou parce qu’on a peur de la réaction de l’autre ou parce que la place qu’on occupe dans la relation ne nous permet pas de poser une question. C’est la première chose qui me saute aux yeux : dire les mots justes, c’est reprendre le pouvoir. C’est poser la question quand même.
La deuxième chose qui m’apparaît c’est que le mensonge numéro 1, celui que j’ai dû utiliser le plus souvent durant la dernière décennie, celui qui m’est devenu presque aussi naturel qu’une vérité, c’est la maladie. La maladie pas grave, le fameux Je suis un peu malade allant de la sinusite à la gastro. La vérité cachée derrière, c’est soit que j’ai besoin d’être seule, un besoin que j’assume facilement aujourd’hui mais que j’ai pu dissimuler par le passé, soit que je suis fatiguée. Je suis fatiguée, c’est la vérité que je dissimule – enfin dissimulais, jusqu’au vœu – en cas de recours au mensonge numéro 1. Mon besoin de solitude étant souvent lié à l’écriture, c’est à dire au travail, je l’avoue plus volontiers. Quand le travail est en jeu, la vérité se dit sans crainte – désolée, je suis très en retard sur mon manuscrit, il faut que je bosse – dans notre monde productif, tout le monde comprend ça. Mon mensonge numéro 1 cache donc essentiellement ma honte d’être improductive. Manquer un dîner pour écrire, passe encore. Mais pour ne rien faire, c’est impardonnable.
Je précise au passage que Je suis un peu malade n’a pas toujours été mon mensonge numéro 1. Dans ma vingtaine, c’était de dire je t’aime, ou des chose qui y ressemblaient, à des gens que je n’aimais pas (pour qu’ils m’aiment en retour ou juste pour qu’ils m’acceptent).
Il y a cependant dans Je suis un peu malade une forme de vérité, une vérité que je n’ose pas dire à mon interlocuteur parce qu’elle est trop intime ou parce qu’elle fait peur comme une prémonition. Ce que je voudrais dire lorsque je brandis le mensonge numéro 1, ce que je voudrais dire en vérité, c’est Je suis tellement fatiguée que si je ne me repose pas, je pourrais tomber malade pour de bon. D’ailleurs c’est quelque chose qui m’arrive souvent. Je dis que j’ai une gastro, ce n’est pas vrai, et deux jours plus tard, ça le devient, je chope une gastro. J’ai longtemps pensé que ma vénération du langage lui donnait un pouvoir performatif sur mon corps. Mais je me demande aujourd’hui si cette explication, terriblement poétique, est suffisante. Je me demande si certains mensonges ne sont pas des signaux d’alerte émis par notre corps que nous captons d’une façon inconsciente. Nous les traduisons en mots et nous croyons mentir parce qu’ils ne disent pas la vérité mais une chose qui pourrait advenir, une éventualité, une vérité possible, une probabilité.
Au bout de quelques semaines, renoncer au mensonge me fait l’effet d’arrêter une drogue, douce en apparence, ayant la propriété d’atténuer et de rendre vague, répandant sa brume sur ce que je ne veux pas voir. Le mensonge numéro 1 me rappelle ma trentaine. Il me rappelle ces joints que je fumais chaque soir avec mon amoureux après le dîner. Un jour j’ai décidé d’arrêter juste pour me prouver à moi-même que j’en étais capable. (Ma partie secrète adore les défis et les exercices spirituels. Je la soupçonne d’être une joueuse.) J’ai arrêté le joint du soir et je me suis rendu compte que ce rituel cachait une montagne de non-dits entre mon amoureux et moi. Nous nous sommes séparés trois mois plus tard.
Alors quel non-dit, quelle peur cache le mensonge numéro 1 ? Ce « je suis un peu malade » douceâtre, brumeux, conformiste et socialement acceptable, quel secret couvre-t-il en ses termes si vagues ?
Je mens parce que j’ai honte d’être fatiguée et que je préfère me sentir vaguement coupable d’avoir menti que honteuse. Je préfère le vague à la honte.
J’ai peur d’être fatiguée au point de tomber malade et je préfère me sentir vaguement coupable d’avoir menti qu’avoir peur. Je préfère le vague à la peur.
J’ai peur de reconnaître l’existence d’une chose qui voudrait me tuer au travail, qui nie les prémonitions et qui pourtant connaît le pouvoir performatif du langage. Je mens pour ne pas voir cette chose dangereuse à l’intérieur de moi et à l’extérieur. Je mens pour ne pas voir la montée du fascisme. Je mens pour ne pas voir ce qui en moi accepte d’être tuée au travail, ce qui en moi accepte de nier les prémonitions et de manipuler le pouvoir du langage. Je mens pour ne pas voir ce qui en moi est fasciste.
Mon mensonge numéro 1 n’est donc ni doux ni pieux ni banal. Conformiste sans aucun doute, banal certainement pas. Chaque fois que j’emploie le mensonge numéro 1, chaque fois que je dissimule ma fatigue, j’accepte implicitement que cette fatigue ne veut rien dire, que mon corps doit se taire, j’accepte implicitement de me tuer au travail, j’accepte implicitement de nier les prémonitions et de manipuler le pouvoir du langage. Ce qui est fasciste ment à travers moi. En renonçant à dire les mots justes, moi je l’accepte. Moi je l’accepte. Chaque fois que je préfère le vague, le flou et le confort, j’accepte à mon insu ce que je n’accepte pas.
Malgré cette prise de conscience, le vœu n’est pas toujours facile à tenir. Il implique au début une forme de vigilance. Mais au bout de deux mois, je suis habituée. Au bout de deux mois, mon cerveau n’a plus directement recours au mensonge numéro 1 lorsque je suis fatiguée, lorsque je n’ai pas envie, mes neurones n’empruntent plus l’autoroute du vague, du flou et du confort. Je dis les mots justes même si ça me coûte. Je dis que je suis fatiguée, que je n’ai pas envie, même s’il m’arrive de relire trois fois le message pour être bien sûre qu’il n’était ni brutal ni offensant ni mal tourné.
Ma partie secrète, qui est joueuse mais précise, affine encore la règle : le but n’est pas de dire toute la vérité comme les témoins qui prêtent serment dans les films américains. Le but n’est pas de se transformer en ce genre de personne qui balance des saloperies sous prétexte de sincérité. Ce genre de personne qui dit, je vais être sincère, tu n’es pas à la hauteur. Ce genre de personne qui dit, je ne vais pas te mentir, la société rencontre des difficultés et tes résultats ne sont pas terribles. Ce genre de sincérité qui est la marque du plus fort, la marque de celui qui aura toujours le dernier mot. C’est facile d’être sincère quand la force est de votre côté.
La sincérité facile ne fait pas partie du vœu. L’omission est autorisée, le silence est bienvenu. Ce qui intéresse ma partie secrète n’est pas la transparence. C’est que les mots soient justes.
Ce qui intéresse ma partie secrète n’est pas la culpabilité. Il m’arrive, malgré le vœu, de me surprendre à dire des choses qui sonnent faux et qui sont fausses. Ce sont des excuses que j’invente pour ne pas aller quelque part ou pour ne pas faire quelque chose. Ce sont des cœurs ou des emojis postés par habitude sur les messages d’un groupe Whatsapp dont je n’ai plus envie de faire partie. Ce qui intéresse ma partie secrète n’est pas la culpabilité mais l’observation. Je note les situations qui me font sonner faux. Je finis par me retirer du groupe Whatsapp. Il y a d’autres situations et d’autres fausses notes que je n’arrive pas à rendre justes pour l’instant. Ce n’est pas l’abstinence qui compte, c’est le mouvement, c’est la pratique, c’est le fait d’être en route.
Je découvre que je n’ai plus de mal à dire non. Mes non étaient floutés, enterrés sous des feuilles mortes, désamorcés par des microdoses de mensonge quotidien. C’est pour ça que je ne pouvais pas les dire. Ce n’est pas dire non qui est difficile. C’est de renoncer au vague, au tiède, au gris. Quand on commence à se dépouiller des faux oui et des fausses excuses, le non n’a rien de difficile.
Lorsque nous les disons, les mots justes nous relient à nos désirs, ils rendent la volonté volontaire et le désir désirable, ils rendent la vie vivante. Lorsque nous les écrivons, les mots justes vibrent. C’est pour ça que les régimes autoritaires interdisent les livres. A cause de cette vibration. Le genre de vibration dont les légendes disent qu’elles font tomber les murs.
Curieusement, ou pas si curieusement, c’est souvent ce lien à ce qui vibre qui est flouté ou grippé dans (ce qu’on appelle en notre siècle productiviste) les blocages d’écriture (que je préfère envisager comme une question posée par notre partie secrète). C’est moins une question de technique que de vibration, qui a besoin d’être de nouveau perçue pour que le texte puisse s’écrire. Il y a beaucoup de façons de s’approcher de ce qui vibre. En voici une toute simple: Dire les mots justes permet d’écrire les mots justes et vice versa. Dire les mots justes peut s’envisager comme un rituel propitiatoire, une pratique pour débuter ou poursuivre l’écriture d’un texte qui nous tient assez à cœur pour faire un vœu. C’est une pratique d’écriture et de résistance à la fois.
Alors je vous propose une consigne d’écriture : Pendant trois jours, vous pratiquez le vœu. Vous essayez de dire seulement ce qui est juste. L’omission est autorisée, le silence aussi. Vous notez chaque jour ce qui se passe, y compris les moments où ça foire. Et le troisième jour vous écrivez un texte court (5000 signes maximum) :
- Soit sous la forme d’une nonfiction pour raconter cette expérience (ce qui vous sera utile même si vous travaillez actuellement sur une fiction),
- Soit en mode fictionnel, en imaginant un personnage qui fait cette expérience et découvre quelque chose auquel il ou elle ne s’attendait pas du tout (la consigne restant de pratiquer le vœu pendant trois jours avant de commencer à écrire).
- Si vous souhaitez que je vous fasse un retour, vous pouvez m’envoyer votre texte à isabellesorenteateliers@gmail.com avant le mercredi 29 octobre. (Pour des questions d’organisation et de charge de travail, les textes dépassant le format indiqué ou envoyés après cette date ne pourront être lus. Respecter le format, c’est permettre que je lise tout le monde !)
J’ai hâte de vous lire!
A bientôt,
Isabelle
Mes ateliers d’écriture en ligne commencent le 16 octobre à l’école Les Mots.
A partir de janvier, je vous proposerai, toujours en ligne, un programme inspiré des ateliers donnés à la Cité Internationale Universitaire de Paris.



Whaaaa je lis la consigne d'écriture dans le train pour aller passer 3 jours chez ma mère, avec ma fille, rejoindre ma soeur là-bas. 3 jours, 3 femmes de ma famille, je fais le voeu, ma part sauvage adore et toutes les autres s'affolent, merci Isabelle 🙏
Merci d'écrire.